Anonymous: du Lulz à l’action collective

Publié le Publié dans Anthropologie, Humanités numériques, OWNI, Portfolio

Anonymous: du Lulz à l’action collective

de Gabriella Coleman

450px-anonymous_lols-300x400

Pris dans son ensemble, le concept d’Anonymous désigne une réalité vaste et complexe, car ce nom prend en réalité tout son sens dans un monde dans lequel son rôle est de coordonner une série d’initiatives décousues, qui vont du trolling aux revendications politiques.1 Au départ, cette appellation était utilisée en vue de coordonner les facéties de cybernautes sur ce grand terrain de jeu qu’est le Web, mais au cours de l’hiver 2008, certains Anonymous se sont politisés et ont notamment commencer à dénoncer les dérives de l’Église de Scientologie.

En septembre 2010, ils inauguraient une nouvelle campagne politique baptisée « Operation Payback » en vue de dévoiler les pratiques de la Motion Picture Association of America (MPAA), et quelques mois plus tard, ils prêtaient main forte à Wikileaks, affaire qui retint l’attention de millions de personnes de par le monde. La spectaculaire vague d’attaques par déni de service (DdoS) lancée par de nombreux Anonymous (contre Paypal et Mastercard, pour manifester leur soutien à Wikileaks) fit l’objet d’une vaste couverture médiatique. En dépit de leur notoriété, et malgré le fait qu’ils avaient coordonné un mouvement de protestation face à l’Église de Scientologie deux ans plus tôt, les commentateurs tentent désespérément de décrire l’éthique, la sociologie et l’histoire du mouvement des Anonymous à grand renfort de catégories analytiques traditionnelles.

Partant de là, la difficulté découle du fait que le concept d’Anonymous est délibérément nimbé d’un certain mystère. Les Anonymous disent ne pas avoir de leader, aucune structure hiérarchique, et encore moins d’épicentre géographique. Même si plusieurs formes d’organisations et de logiques culturelles sous-tendent indéniablement une grande variété de moyens d’expression, n’importe quel individu ou groupe peut se revendiquer du mouvement Anonymous.

 

Hackers

 

À ce titre, selon la définition de Marco Deseriis, Anonymous tient lieu de nom impropre : « L’adoption du même alias par des collectifs organisés, des groupes d’affinités, et des blogueurs. »2 Ainsi, les personnes ayant coordonné les attaques DDoS ne sont pas nécessairement à l’origine des manifestes Anonymous, ou des sites ou blogs lancés sous ce nom ; les actions de protestations menées en faveur de Wikileaks n’ont, pour la plupart, pas été initiées par les Anons qui ont dénoncé les pratiques de l’Église de Scientologie, mais cela n’est pas souvent mentionné par les médias.

Chez les Anonymous, les hackers sont un cercle de personnes plutôt restreint ; programmeurs de génie, chercheurs en sécurité, ou encore administrateurs système. Le moteur de bon nombre d’entre eux –mais pas tous– est une variation dans le thème de la quête pour la liberté d’information. Les non hackers forment selon moi un groupe beaucoup plus large –je prendrai donc la liberté de les qualifier de « geeks ». Ces derniers maîtrisent un certain nombre de médias numériques ; outils d’édition vidéo et graphique, outils dédiés à l’écriture collaborative, et ils ont suffisamment de connaissances techniques pour se connecter aux IRC (« discussion relayée par internet »). Et les autres ? Ni geeks ni hackers, ils contribuent à leur manière à la constante réinvention de ce domaine numérique, dans lequel ils s’imprègnent de codes culturels et découvrent de nouvelles technologies numériques. S’ils ne deviennent pas des geeks, ils se seront néanmoins familiarisés avec leur univers.

Dans cet article, j’aborderai succinctement l’histoire de la naissance d’Anonymous au travers de plusieurs opérations politiques menées sous cet étendard, puis je décrirai dans les grandes lignes la logique de leur organisation et de leur éthique. Cet essai ne devrait en aucun cas être considéré comme étant exhaustif ; cependant, il vous permettra de balayer quelques idées reçues sur l’orientation politique des Anonymous, et de comprendre pourquoi en trois ans, quelques Anons ont choisi d’abandonner certaines pratiques désarticulées, non reliées, et ancrées dans la culture du trolling, pour créer une forme d’action collective et rhizomatique (ou techno–nomade), catalysée et alimentée par des opérations menées à l’échelle mondiale, ainsi que par des interventions politiques.

 

Genèse Politique

 

Le mouvement Anonymous est né sur 4chan, un site de partage d’images anonyme extrêmement populaire. Le trolling est le principal phénomène auquel nous pouvons rattacher leurs débuts et leur évolution. Sur 4chan, le trolling consiste bien souvent en un mélange aléatoire de ce qui suit : blagues téléphoniques, livraison de pizzas ciblées, DDoS, et surtout la mise en ligne d’informations confidentielles, de préférence humiliantes. « Anonymous » a mené beaucoup de campagnes de trolling de ce genre depuis au moins 2006, voire même avant. Le leitmotiv des instigateurs du troll – et la conséquence affective recherchée –, y compris sur 4chan, c’est le lulz, pluriel altéré de laugh out loud (lol). Le lulz, le plaisir que procure le trolling -toutefois, ça ne se limite pas qu’à cela. De manière plus générale, il est possible d’atteindre le lulz en faisant des blagues potaches, en postant des images ou en jouant des tours.

En 2008, les Anonymous ont décidé du jour au lendemain de déchaîner la colère qu’ils nourrissaient tous envers l’Église de Scientologie en menant une vague d’opérations de trolling devenues légendaires. L’Église tentait d’empêcher la propagation virale d’une vidéo (destinée à être visionnée dans le cadre de l’Église) avec pertes et fracas. Dans cette vidéo, Tom Cruise tient un discours apologétique, et vante les mérites de la théologie et des pratiques scientologues de manière volubile.

L’Église menaça certains éditeurs en ligne comme Gawker d’intenter une action en justice (en invoquant la violation de la DMCA (Digital Millemium Copyright Act) s’ils ne retiraient pas la vidéo. Anonymous riposta en menant une série de « raids », pour reprendre leurs propos, contre l’Église entre le 15 et le 27 janvier 2008. L’un des participants qualifia ces actions de « foutage de gueule ultra–coordonné » : en suivant la logique qui sous–tendait déjà leurs précédents exploits, les Anonymous ont avant tout trollé l’Église de Scientologie –envers laquelle les geeks vouent une haine jubilatoire– pour le lulz.

Peu de temps après cette première vague de trolling, les Anonymous s’orientèrent vers une forme de politique plus conventionnelle. Qu’est–ce qui les a poussés à prendre cette voie ? Fin janvier 2008, en l’espace d’une semaine, plusieurs vidéos –le principal moteur de leur démarche– furent réalisées et mises en ligne, soulevant au passage une controverse parmi les instigateurs des attaques lancées, qui n’arrivaient pas à s’accorder sur le but et le sens de ce raid. Pourtant, cet épisode institue la première et désormais célèbre guerre déclarée contre l’Église de Scientologie. Mais cette vidéo ne constitue pas une déclaration tout à fait sincère, elle a juste été faite pour le lulz.

Cinq jours plus tard, une autre vidéo était mise en ligne. Mark Bunker, un détracteur de longue date de l’Église de Scientologie, y envoyait un message aux Anonymous masqués, leur demandant d’oublier leurs manières de trolls, de se montrer plus sérieux, et surtout de déployer des stratégies légales en vue de lutter contre ce que lui et ses amis politiciens considèrent comme une secte. Les Anonymous réagirent rapidement en appelant avec sincérité à mettre en place des actions politiques. Les vidéos maison qui suivent constituent le catalyseur d’une période durant laquelle des débats enflammés eurent lieu sur certains canaux IRC, l’une des questions les plus récurrentes étant :

« Est–ce le moment de se déconnecter et de manifester publiquement notre colère face à l’Église ? »

Plusieurs Anons décidèrent alors de coordonner une journée d’action mondiale, ce qui aboutit à un nombre conséquent de manifestations extrêmement bien organisées et largement suivies. Le 10 février 2008, plus de six mille personnes descendirent dans les rues, de l’Amérique du Nord à l’Europe en passant par la nouvelle–Zélande et l’Australie -et beaucoup d’Anons manifestèrent aux portes de l’Église de Scientologie de leurs villes respectives. À l’époque, un grand nombre de manifestants manquaient de ce que l’on peut communément associer aux manifestations de rue : une finalité et une conscience politique.

Mais durant cette période, il régnait une ambiance quasi carnavalesque dans les rues de New York ; tout le monde y tournait en ridicule l’Église de Scientologie, parlait dans un jargon imprégné de lol cats, long cats, lulz et autres mudkips. Ces actions resteront marquantes car l’affluence y était forte et l’audace esthétique présente, grâce à la mise en scène de l’anonymat. Presque tous les manifestants descendirent dans la rue le visage caché par le masque de Guy Fawkes, qui fait maintenant partie intégrante de l’iconographie Anonymous.

WikiLeaks rally in Vancouver

Quelques jours après cette journée d’action globale, une scission se produisit au sein d’Anonymous. Beaucoup d’Anons retournèrent sur Internet, tandis que ceux qui avaient choisi de rester dans la rue organisaient des manifestations plus conventionnelles pour dénoncer les abus commis à l’encontre des membres de l’Église, tout en faisant preuve d’une sensibilité politique plus marquée (et ce masqué ou à visage découvert).

« Je suis venu pour le lulz et je suis resté car j’étais indigné »

« Je suis venu pour le lulz et je suis resté car j’étais indigné », m’expliquait alors un Anon Irlandais au mois d’août. C’était un ressenti partagé par bien d’autres, mais le lulz était toujours au rendez–vous ; les manifestants jonglaient comme ils le pouvaient entre tradition et lulz, en mettant en scène des performances farfelues, grotesques, humoristiques ou offensives –mais toujours au nom du lulz.

De l’hiver 2008 jusqu’au milieu de l’automne 2010, plusieurs Anonymous politiquement modérés passèrent une bonne partie de leur temps à vilipender les dérives de l’Église de Scientologie3. En septembre 2010, une nouvelle opération politique était inaugurée sur 4chan : « Operation Payback ». Les serveurs du site Pirate Bay venait d’essuyer une attaque par déni de service lancée par un fabricant de logiciels indien entré dans la piraterie le temps d’une mission pour le compte de la MPAA (Motion Picture Association of America). Pour manifester leur soutien aux fondateurs du site d’échange de fichier torrents, les Anons prirent pour cible le site de la MPAA (ainsi que d’autres), l’attaquant à grand renfort de DDoS.

À l’instar des opérations précédentes, celle–ci fut organisée sur 4chan, avant de faire l’objet d’une migration vers un autre canal IRC ; en effet, il est difficile de coordonner une opération sur un site de partage d’images anonyme. Bien que certains aient participé à Operation Payback et aux manifestations contre l’Église de Scientologie, d’un point de vue sociologique, l’opération ciblant la MPAA se distingue d’Operation Chanology. Les deux opérations ont été coordonnées sur des canaux IRC distincts et initiées par des groupes relativement différents.

En décembre 2010, peu de temps après la publication de câbles diplomatiques – regorgeant de perles – par Wikileaks, les internautes impliqués dans Operation Payback décidèrent de s’engager dans un projet regroupant un ensemble d’impressionnantes actions d’envergure, qui reste sans égal à ce jour. Les Anonymous n’ont pas fait cela dans le seul but d’exprimer leur soutien à Wikileaks ; ils sont passés à l’action pour dénoncer ce que PayPal, Mastercard et Amazon venaient de faire, à savoir couper l’accès à leurs services et supprimer les comptes de l’organisation Wikileaks, qui ne faisait pourtant face à aucune charge pénale.

Les retombées de cette opération furent exceptionnelles : les sites Internet de quelques–unes des corporations les plus puissantes au monde furent désactivés pendant plusieurs jours. Ainsi, de toute l’histoire des Internet Relay Chat, jamais encore les canaux n’avaient été pris d’assaut par des hordes de lurkers et de geeks désireux de prêter main forte –un jour, plus de sept mille personnes se retrouvèrent sur le canal principal au même moment.

Les interactions des très nombreux participants semblaient chaotiques, et pourtant ils arrivaient à coordonner des campagnes d’attaque par DDoS soigneusement préparées au préalable. Les cibles étaient choisies après un sondage, les participants rédigeaient des textes visant à indiquer quels sites devaient être attaqués ou non, et ils ne manquaient pas de se le rappeler sans cesse sur IRC.

pirate-pad-who-to-attack-crop.preview

Les participants ne s’impliquèrent pas tous dans ce mouvement de contestation numérique, certains créèrent et mirent en ligne des dizaines d’images et de vidéos. Durant cette période, ceux qui s’étaient élevés contre l’Église de Scientologie continuèrent sur cette voie, mais d’autres choisirent de participer à Operation Payback. Beaucoup de personnes restèrent sur IRC pour voir ce qui allait se passer, tandis qu’un certain nombre de geeks et de hackers déclarèrent estimer que d’un point de vue éthique, les attaques DDoS constituaient une tactique de protestation et de contestation.4

À la fin du mois de décembre, peu de temps après la fin des attaques par déni de service, les Anonymous intervinrent en Tunisie, choix jugé inattendu à l’époque. Ils travaillèrent tant et si bien que les médias d’Amérique du Nord et d’Europe commencèrent à parler de leur rôle –parfois avec justesse et force détails– dans le mouvement de contestation envers le gouvernement tunisien, qui se préparait à riposter sur le terrain et venait de bloquer le site Wikileaks.

Le 2 janvier 2011, les Anonymous inauguraient « OpTunisia ». Ils continuèrent d’apporter leur soutien à mesure que les manifestations se propageaient dans tout le pays. Comme le veut la tradition, ils lancèrent une attaque par déni de service contre le site du gouvernement et contre certains sites web touristiques, mais ils mirent également en ligne des vidéos montrant la violence qui régnait dans les rues de Tunisie, et créèrent des tutoriels pour les cyberactivistes et manifestants, afin de les aider à contourner la surveillance du gouvernement. Dans leur « trousse de secours », certains Anonymous choisirent d’indiquer que leur compétence dans le domaine du cyberactivisme avait ses limites en déclarant ceci :

« Ceci est *votre* révolution, elle ne ne se fera pas sur Twitter ou sur les IRC (sic), elle ne sera pas diffusée à la télévision5, vous *devez* prendre les rues d’assaut, ou vous *perdrez* (sic) cette bataille. Restez constamment sur vos gardes, une fois emprisonné (sic), vous ne pourrez plus rien pour vous ni pour votre peuple. Votre gouvernement *est en train* de vous surveiller. »

OpTunisia représente donc un nouveau tournant dans la naissance politique du mouvement contestataire « Anonymous ». Alors que la plupart des opérations précédentes étaient liées à la censure des Internets et aux politiques s’y rapportant, cette opération convergeait avec un mouvement social existant, s’inscrivant par conséquent dans la tradition de l’activisme pour les droits humains.

Depuis cette période, les Anonymous n’ont eu de cesse de mettre en place diverses actions ; le mouvement de contestation tunisien s’étant propagé jusqu’en Égypte, ils ont par la suite porté leur attention sur ce pays. Ils ont entre autres lancé des opérations en Syrie et en Nouvelle–Zélande, mais aussi en Italie, au moment où Silvio Berlusconi s’est vu accusé d’avoir eu un rapport sexuel avec une prostituée mineure, ainsi que dans l’État du Wisconsin, pour dénoncer une loi visant à restreindre les droits de négociation collective des syndicats des services publics. Et au début du mois d’avril, Les Anonymous lançaient une féroce attaque contre le site de la multinationale Sony, qui venait d’attaquer en justice George Hotz, un jeune gamer–hacker qui avait contourné la protection numérique de sa PlayStation.

 

Les notions d’autorité et de pouvoir chez Anonymous

 

Le portrait exhaustif des Anonymous ayant été dressé, nous pouvons maintenant nous poser les questions suivantes : qui sont–ils ? Qu’est–ce qui les connecte ? À quel moment et de quelle manière font–ils preuve d’autorité, est–ce une décision prise en groupe ou s’agit–il d’actes isolés ?

Techniquement, le concept d’Anonymous est ouvert à tous sans aucune barrière de quelque nature que ce soit. Cependant, certaines connaissances, compétences et sympathies sont requises de manière tacite ou explicite, c’est pourquoi seule une catégorie bien spécifique d’internautes fait la démarche de s’engager dans ce mouvement politique. À la différence de beaucoup d’autres organisations, y compris Wikileaks, il est facile d’apporter sa pierre à l’édifice d’Anonymous, entre autres en participant à l’une des nombreuses micro–contestations mises en place en deux temps trois mouvements sur IRC.

Afin de saisir la dynamique d’influence en œuvre chez Anonymous, il est impératif de parler de l’architecture technique au coeur de laquelle ils passent beaucoup de temps à discuter et à coordonner leurs actions : l’IRC, pour Internet Relay Chat (en français, « discussion relayée par internet »). Il convient de souligner qu’il existe à l’heure actuelle deux canaux IRC distincts grâce auxquels les participants peuvent mettre en place différentes actions : Anonet et Anonops. Contrairement à ce qu’un certain nombre de médias ont rapporté, ils sont ouverts au public, mais une bonne partie dudit public ne sait absolument pas comment accéder à un IRC, et encore moins comment l’utiliser, bien que ce ne soit pas difficile d’un point de vue technique.6

À l’intérieur de chaque réseau IRC se cachent un nombre important de canaux, mais de manière générale, seule une douzaine d’entre eux sont bondés à certains moments. Certains canaux sont dédiés à des sujets d’ordre social ou au badinage humoristique, le lulz étant toujours une valeur d’actualité pour bon nombre d’entre eux. Comme l’a expliqué un internaute, le lulz est un exutoire qui rend le travail lié à l’activisme politique –en soi difficile et parfois déprimant– plus supportable. Sur d’autres canaux, des problèmes techniques spécifiques sont abordés, et il existe sans aucun doute beaucoup de canaux sur lesquels des opérations politiques sont coordonnées. Certains participants jouent un rôle clé sur bon nombre de canaux, tandis que d’autres ne sont impliqués que dans un ou deux IRC à la fois.

Sur les IRC, les personnes à même d’intervenir sur une infrastructure –les opérateurs des IRC– détiennent plus d’autorité que les autres (il y a des « ops » sur tous les canaux IRC, pas seulement chez Anonymous, ils sont donc chargés de maintenir l’ordre). En tant que tel, ils sont en mesure de renvoyer ou de bannir des personnes indésirables sur le canal pour différentes raisons, y compris la violation des normes culturelles ou du règlement en vigueur sur le canal, selon lequel –dans le cas d’Anonops– il est interdit de se connecter et se déconnecter en permanence, de prendre pour cible les médias ou de faire l’apologie de la violence. Il n’est pas nécessaire d’être très compétent sur le plan technique pour être opérateur, c’est pourquoi des dizaines d’ops œuvrent sur chaque canal IRC.

Bien que leur opinion ait davantage de poids durant les nombreux débats qui ont lieu sur les IRC, ils ne déterminent pas les plans d’actions ou les opérations menées par Anonymous. Certains ne sont là que pour intervenir sur l’infrastructure, tandis que d’autres participent à la plupart des opérations politiques.

L’autorité et la discipline sont également présentes sous forme de principes, de sensibilités éthiques et de normes –qui sont en constante évolution selon l’actualité. Les internautes impliqués dans les deux canaux se concentrent sur les problèmes liés à la censure, la liberté de diffuser l’information, et comme leur nom l’indique clairement, ils tendent à s’inscrire corps et âme dans un principe libéral séculaire selon lequel l’expression anonyme est nécessaire à toute société démocratique saine.

Dans le cas d’Anonops, la politique actuelle consiste à s’abstenir d’attaquer les organes de presse, même dans les États–nations dans lesquels les médias sont jugés être à la solde du régime au pouvoir, comme en Iran. Cette clause n’étant pas du goût de tous, elle a été enfreinte à plusieurs reprises par certains participants, provoquant moult débats discordants –une situation classique commune à tous les mouvements de contestation politique.

En définitive, pour comprendre les mécanismes du pouvoir et de l’autorité chez les Anonymous, il faudra se confronter à un précepte –des plus répandus parmi les cyberactivistes– fort intéressant et dynamisant d’un point de vue social, à savoir le code éthique (qui nuance, à défaut d’éliminer, la concentration du pouvoir) selon lequel le leadership ou la célébrité ne sont en aucun cas une fin en soi. Les Anonymous offrent donc ce que Mike Wesch définit en tant que « critique virulente du culte post–moderne de la célébrité, de l’individualisme et du concept d’identité, et de laquelle découle néanmoins des retombées contradictoires ».7

Il est important de noter que les participants ne se contentent pas de philosopher sur leur engagement, ils le vivent. Les participants se rappellent très souvent les uns aux autres qu’il serait regrettable d’adopter un comportement de leader ou de chercher à attirer l’attention des médias, en qualifiant ces pratiques « d’usurpation d’identité » ou « d’abus de pouvoir »8 (ndt : en anglais, « name fagging » ou « leaderfagging », « fagging » se traduisant par « corvée », dans le sens de « nuisance »). Quiconque se livre à ce genre de débordement se voit remettre à sa place sur la place publique ou au cours d’une discussion privée, et quiconque attire trop l’attention se voit bannir de l’IRC d’un simple clic.

J’ai récemment été témoin d’une situation de ce genre, car un Anon – qui ne s’était constitué aucun capital social en restant en retrait lors des attaques DdoS – avait un peu trop parlé de lui à un journaliste. Une personne qui venait de lire l’article en question a su résumer l’ambiance qui régnait chez les Anons en une phrase : « Chercher à utiliser un travail fait par d’autres pour s’en attribuer les mérites est une chose intolérable. » (La sentence est rapidement tombée, il a été banni de l’IRC.)

Le fait que les Anonymous se soient dotés d’une éthique signifie–t–il que le pouvoir n’est jamais canalisé, qu’il existe certaines formes d’autorité ? Où les Anonymous sont–ils LE mensonge incarné ? Ni l’un ni l’autre. Évidemment, dans le cas de certaines actions comme le piratage ciblé, seul un petit cercle de hackers de génie pourront tirer leur épingle du jeu ; il n’est donc guère surprenant de constater qu’une opération de ce genre reste entourée de secrets. Cela ne signifie pas que seuls quelques hackers tiennent les rênes du mouvement, comme l’explique l’auteur de cet article de Gawker ; toutefois, le fait d’être à même de hacker –ce qui constitue une source de puissance incontestable– ajouté à la capacité à mener toutes les opérations « Anonymous » peut susciter de la confusion.

Comme indiqué précédemment, les personnes les plus actives sur le réseau, celles qui ont travaillé d’arrache–pied, détiennent plus d’autorité que les autres –mais ce ne sont pas nécessairement celles qui mènent la danse. Une analyse de la dialectique en œuvre entre la création et la dispersion d’un pouvoir centralisé –également présente dans d’autres actions collaboratives menées par des geeks ou des hackers– permettrait de mieux comprendre cette dynamique d’influence. Ces deux tendances entretiennent une relation compliquée, mais ceci est en partie contrebalancé par le fait que les Anons se rappellent constamment les uns aux autres qu’il faut s’abstenir de se comporter en leader, ce qui les pousse à s’efforcer de parvenir à un consensus –leur processus décisionnel favori.

 

Conclusion : L’entrée en politique

 

Étudier le mouvement Anonymous constitue un challenge, car comme l’explique fort bien cet article, leurs caractéristiques se superposent et forment un tout complexe. Toutefois, les Anonymous sont–ils –comme le suggère la fin de l’article– un « gang de cyber–lyncheurs qui s’organisent en ligne sous l’étendard du mème « Anonymous », au sein duquel une poignée d’internautes proposent des Ops ; les personnes sur la même longueur d’onde participeront à ces opérations, tandis que les autres continueront de poster des lolcats sur 4chan » ?

Si l’on prend le temps d’étudier les différentes ailes politiques existantes chez les Anons, il apparaît clairement qu’ils sont suffisamment cohérents, qu’ils ont une histoire et une substance éthique, ce qui d’une certaine manière les éloignent des diverses facettes de la culture propre à 4chan, ou encore de cette discipline qu’est le trolling. Même si le lulz reste inhérent à chaque aile politique existante chez les Anonymous, et si le trolling reste une pratique courante et revendiquée, il est tout simplement impossible de réduire le mouvement Anonymous à ce que l’on pourrait qualifier de « cyber–lynchage », et de se contenter de les assimiler aux différentes formes de politiques dépeintes dans cet essai.

Même si j’ai cherché à placer les Anonymous dans un contexte particulier, en me basant sur le milieu culturel dont ils sont issus (4chan, trolling et lulz), j’ai d’abord ciblé leurs différentes expressions politiques. Les canaux IRC permettent d’identifier les diverses factions politiques dont se réclament les Anonymous, ainsi que les participants qui donnent davantage de leur temps que les autres, et les messages qu’ils envoient au travers de vidéos, de manifestes et de communiqués, ou encore les normes selon lesquelles ils s’organisent, passent à l’action et évoluent. Je me suis contentée d’effleurer la question des mécanismes inhérents aux normes en vigueur dans le domaine de l’autorité, de l’éthique et du comportement, ainsi que de quelques tactiques politiques qui naissent et sont employées par certains clusters d’Anonymous. Mais il reste encore beaucoup à apprendre, comprendre et dire à leur propos.

En conclusion, s’il y a une chose à noter à propos des Anonymous, c’est que depuis l’hiver 2008, ce mouvement est devenu une porte d’entrée en politique pour les geeks (et consorts) qui souhaitaient passer à l’action. Entre autres opportunités, le mouvement Anonymous offre la possibilité –inédite– de mettre en place des micro–manifestations en toute discrétion, permettant à certains individus d’évoluer au sein du mouvement et de participer à des opérations d’envergure. Nul besoin de remplir le moindre formulaire, de donner son identité ou ses deniers pour avoir le sentiment de faire partie d’un vaste groupe. Il s’agit donc de prendre la décision d’entrer en politique d’une manière ou d’une autre, en établissant un moyen d’action concret à adopter, un ensemble d’événements ou d’influences –et le mouvement Anonymous offre cette possibilité.

La version originale de cet essai a été publiée sur le site The New Everyday et la traduction a également été publiée sur OWNI.

Notes

1.J’aimerais remercier Luke Simcoe, Quinn Norton, Alex Leavitt, Nicholas Mirzoeff, James Hodges, et les participants des différentes facettes d’Anonymous, leur aide fut précieuse.

2.Dans un mémoire sur le sujet, Deseriis étudie une série de ces multiples noms utilisés y compris ceux de Captain Ludd et de Luther Blissett.

3.Durant cette période, le nom Anonymous est apparu sur différents sites pour aider à coordonner des opérations de trolling. Il y a aussi eu plusieurs petites opérations politiques, dont Project Skynet, Anonymous Iran, Operation Baylout, et Project Controll.

4.Non seulement il n’y a pas eu d’accord parmi les hackers et les activistes en ligne sur la légitimité éthique de ces attaques, mais les points de vue étaient aussi très divergents. Certains hackers, comme Richard Stallman, les a décrits comme une “manifestation de masse contre le contrôle” alors que Rop Gonggrijp a qualifié leurs actions d’immatures lors de la keynote du congrès annuel du Chaos Computer Club en décembre 2010.

5.ndt : référence à la chanson The revolution will not be televised de Gil Scott Heron.

6.Un bras d’Anonymous renvoyait vers leur serveur sur leur site.

7.Anonymous, Anonymity, and the End(s) of Identity and Groups Online: Lessons from “the First Internet-Based Superconsciousness”, Human No More, eds. Neil Whitehead et Michael Wesch. University of Colorado Press.

8.ndt : en anglais, « name fagging » ou « leaderfagging », « fagging » se traduisant par « corvée », dans le sens de « nuisance ».

Save

Save

Save

Save

Save

Save

Save

Save

Laisser un commentaire