Traité de mémétique: la méduse

Publié le Publié dans Anthropologie, Traductions anglais français

Traité de mémétique: la méduse

Traduction du Treatise on Jellyfish Memetics de Christopher Kullenberg

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Axiome 1 – Le territoire précède les expressions de la cybercitoyenneté

Internet est devenu important aux yeux des gens, il a changé leur vie et transformé le monde dans lequel ils vivaient, alors que devons-nous faire quand il est menacé par des états et des corporations ?

Si on agissait de manière éclairée, nous invoquerions la déclaration universelle des droits de l’Homme, ce qui aurait pour effet de nous élever au rang de citoyens, qui auraient alors des droits et des devoirs liés à la loi, et –étape cruciale du processus– il s’agirait alors pour nous de correspondre aux différentes définitions de ce qu’est un citoyen. C’est alors seulement que les droits et devoirs s’appliqueront.

Cependant, dans la pratique, ces droits n’ont jamais été universels. Ils ont toujours été territoriaux, uniquement accordés grâce au soutien des États-nations, et ils sont communément violés et malmenés par d’étranges régimes.

Les politiques du net ont quelque chose en plus, que l’on pourrait plutôt bien décrire en utilisant l’image de la méduse et le mème –phénomènes communs à l’influence des infrastructures connectées–, tous deux étrangers aux vieilles frontières fictives qui découpent des territoires dépassés.

Si les droits des cybercitoyens existent vraiment, ils découlent de la nature-même d’Internet, et non d’un idéal transcendant de nos droits et devoirs. Les territoires font les internautes, et leurs passions sont créées avant même de pouvoir être revendiquées. Par conséquent, le mouvement dans l’espace est essentiel, et précède toute définition légale.

Proposition 1 – La force vient des espaces affectifs intermédiaires, par nature siphonophoriques et facteurs de déterritorialisation

C’est dans un soudain éclat de joie que les mots “puissance du Internet, jouissance du data love <3” se répandent de manière virale sur IRC. C’est l’une des caractéristiques communes aux mèmes d’Internet, et en dépit de leurs mouvements inattendus, ils sont parfois porteurs d’observations intéressantes.

Dans les travaux de Gilles Deleuze et Félix Guattari, la signification du terme “puissance” va au-delà de la simple notion de pouvoir. Il définit plutôt la “capacité” ou la “potentialité pour que l’existence affecte et soit affectée” (dans la tradition spinozienne). Cette capacité, mise au service de tous les affects possibles, est la définition qui se rapproche le plus des intenses travaux menés de part et d’autre des Internets.

À l’instar de la Physalie (qui n’est pas vraiment une méduse, mais contient quatre organismes distincts), les capacités ne sont pas tirées de l’organisme mais de ce qui afflue entre chaque organe. Les affects ne sont pas tant coloniaux (au sens biologique du terme) que siphonophoriques ; ce sont des hardes, et non des masses.

Penser Internet en tant qu’entité siphonophorique, et non en tant qu’organisme (qui serait à son tour organisé), lui confère un aspect inédit ainsi qu’une nouvelle éthique. Les organisations comme les entreprises, les états, les fêtes ou les clubs sont nécessairement territoriales. Un territoire peut consister en un lopin de terre, le plus souvent doté de frontières fictives dans le cas des États-nations, une catégorie de personnes, comme dans le cas des clubs, ou des groupes de consommateurs et de produits dans le cas des sociétés et des entreprises. Les régimes territoriaux mettent fin à la circulation des flux en vue de reconstruire leurs frontières.

Sur Internet, la siphonophore est le fruit d’une série de tubes et de protocoles. La siphonophore l’emporte sur la schizophrénie et bâtit une surface faite de canaux qui forment un minuscule micro-assemblage d’actions et de passions.

Axiome 2 – Internet est pris dans un mouvement brownien

Vous verrez une multitude de petites particules se mélanger de différentes manières… leur danse est une indication réelle des mouvements sous-jacents de matières imperceptibles à l’oeil humain… (Lucrèce, 60 avant J.C.)

Les protocoles, les clients, les utilisateurs, les groupes, les formats, les index, les archives, les visualisations… les moyens de transférer les données sont nombreux et les modes de connexion et de formation d’agrégats toujours plus grands sont presque infinis. L’usage des analyses de réseaux sociaux le prouve bien. Prenez un robot PieSpy, qui génère une carte des connexions établies entre les utilisateurs d’un Internet Relay Chat, et voici ce qui en résulte :

Le Telecomix Jellyfish Ensemble de la Telecomix News Agency. La version haute qualité est sur The Pirate Bay.

Cette séquence a été enregistrée il y a seulement quelques jours sur le canal #telekompaketet, sur irc.freequest.net. Chaque instance du bot SpyEye nous aide à détecter les relations momentanées établies au cours d’une conversation sur Internet, dans laquelle chaque cadre de tableau représente une action collective. D’une certaine manière, cela ressemble à une pièce de Shakespeare jouée en temps réel. Cependant, ce n’est pas une fiction, tout cela se passe réellement depuis des millions d’endroits dans le monde, sur plus de 1500 serveurs IRC, et s’apparente plus à la siphonophore, par nature désorganisée (mais toujours organique), mentionnée plus haut.

Chaque formation qui se produit est soudaine, ses capacités lui sont propres, mais cette formation ne reste stable que si elle interagit. Une conversation comme celles que l’on peut avoir dans le salon de discussion activiste #telekompaketet peut prendre fin aussi vite qu’elle a commencé. Le chaos désorganisé n’a de sens que si les affects sont partagés par les utilisateurs.

Lucrèce, le premier a avoir écrit sur ces mouvements d’apparence chaotique (qui ressemblent à une version moderne d’un mouvement brownien), a suggéré qu’il existait des “mouvements sous-jacents de matières imperceptibles à l’œil humain”, qui faisaient apparaître les mouvements visibles, ceux que nous pouvons percevoir.

L’énergie qui nourrit le mouvement brownien d’Internet ne saurait être décrit en tant que force reliée à des substances complètes, comme la “matière”, “Dieu” ou la “loi”. L’énergie n’a de sens qu’au sein d’assemblages et de territoires concrets –la vision de l’aigle ne lui sert que quand il survole une steppe en quête d’une proie, la fourrure du chien viverrin change au rythme de la température de la forêt et le biosonar du dauphin ne révèle son potentiel que lorsqu’il se heurtent à un poisson ou à un rocher.

Proposition 2 – Les surcodages légaux sont passifs

Si l’Axiome 1 et la première Proposition qui en découle disent vrai, alors Internet est essentiellement un chaos asignifiant. Avec l’Axiome 2, nous découvrons que la géométrie est maintenue par différentes forces (puissance). Il faut alors nécessairement y ajouter un processus de codage afin de trouver ce dont nous semblons tous parler lorsqu’on évoque la politique du net dans une perspective sensée. Il faut également étudier le processus sémiotique du codage, du recodage et du décodage des idéaux que sont l’intégrité, la liberté, la neutralité du net, etc.

Les processus de codage prennent différentes formes ; les plus évidents sont les surcodages légaux. Les cadres réglementaires des autorités globales, régionales et nationales ont récemment essayé de donner un sens à Internet. Les internautes sont couramment qualifiés de “consommateurs”, “marchés”, “audiences”, “données”, ou même, dans les cas les plus extrêmes, de “groupes terroristes”.

On peut peut-être résister à ces surcodages légaux en réagissant au quart de tour, à grand renfort de “liberté”, “citoyens”», “intégrité”, etc. Ça vaut le coup d’essayer, pourquoi pas.

Ces codages légaux souffrent cependant la comparaison avec la mémétique de la méduse. Faites de la politique subsonique, sous-marine et sans leaders une pratique asignifiante& ! Seuls des traces d’eau et de vase subsisteront ! Faxez vos biosonar ! Frayez-vous un chemin parsemé de pings dans les océans, et assurez-vous de vous arrêter dans des ports à data love !

Conclusion – La mémétique de la méduse est fractale

Save

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