Traducteurs du monde entier, unissez-vous!

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Traducteurs du monde entier, unissez-vous!

Une interview de Lucas Klein par Patty Nash, traduite avec l’aimable autorisation du magazine Asymptote

Le 22 janvier, le traducteur Lucas Klein a publié Translation & Translation Studies as a Social Movement, en réponse à une critique publiée sur Los Angeles Review of Books à propos du roman de Mo Yan, Sandlewood Death, dans laquelle le traducteur Howard Goldblatt n’était que brièvement mentionné. Le billet devint viral, et à juste titre : la fâcheuse critique de Xiao Jiwei est symptomatique de la tendance prédominante qui consiste à rendre les traducteurs invisibles –une propension qui selon Klein, fait non seulement du mal aux traducteurs, mais également à la qualité des traductions et à la profession de critique littéraire. La solution ? Les traducteurs doivent s’organiser –demander à être traités avec respect à l’égard du rôle qu’ils jouent dans l’organisation du monde. Une interview avec Asymptote.

Le marché anglophone est notoirement connu pour ne publier qu’un faible nombre de traductions. Pour couronner le tout, vous dites que la valeur du travail des traducteurs n’est pas suffisamment reconnue. À quel endroit –et de quelle manière– le marché rend-il le traducteur invisible ?

Il y a quelques années de cela, une de mes connaissances a lu L’Amour au Temps du Choléra, et m’a fait remarquer à quel point elle était soulagée de lire une œuvre écrite en anglais par Gabriel García Márquez. Non seulement elle n’avait aucune idée du fait que la qualité de l’écriture était imputable à Edith Grossman, mais elle était parvenue à se convaincre qu’il était impossible qu’une telle qualité puisse rimer avec traduction.

Edith Grossman est l’une des traductrices littéraires –travaillant vers l’anglais– les plus respectées et renommées ; on trouve son nom bien en évidence sur la couverture de sa traduction de Don Quichotte, sous celui de Miguel de Cervantes. Mais cela ne fait que révéler l’invisibilité à laquelle la plupart d’entre nous sommes assujettis. Les traducteurs voient rarement leur noms inscrits sur la couverture d’un livre traduit. Il n’y a pas vraiment de raison pour cela ; les noms des acteurs sont sur les affiches des pièces et films dans lesquels ils jouent –alors pourquoi pas ceux des traducteurs ?

Tel que je le comprends, le fait d’avoir des « étoiles du cinéma » a engendré le besoin de créer des studios de cinéma afin de limiter les risques. En gros, nous ne saurons dire si un film est bon avant de l’avoir vu, mais nous sommes prêts à payer pour y voir notre star préférée. La légende veut que les traducteurs deviennent invisibles car les éditeurs veulent limiter les dégâts –dans le sens où, ils pensent qu’il est encore plus risqué de publier des traductions en comparaison à n’importe quel autre ouvrage, même si les traductions non-anglophones se vendent plutôt bien. Toutefois, nous pourrions voir nos noms mis en avant comme ceux des stars, cela reste dans le domaine du possible. J’ai acheté des livres d’auteurs et de poètes dont je n’avais jamais entendu parler, parce que les goûts et les styles de Gregory Rabassa, Suzanne Jill Levine, Eliot Weinberger, Rosmarie Waldrop, Clayton Eshleman, John Nathan, Susan Bernofsky, (ndt: des traducteurs) et j’en passe, m’inspiraient confiance.

Le fait de se plaindre du manque de considération envers les traducteurs n’est pas vraiment nouveau. Pourquoi ces problèmes persistent-ils ?

D’un côté, je crois que beaucoup de traducteurs pensent que nous avions fait des progrès en valorisant la traduction et les traducteurs de manière globale. En tant que traducteurs, nous sommes tout sauf restés muets à ce sujet, et grâce à cela, beaucoup de critiques font mention des traducteurs –quoi que dans l’ensemble, nous restons abonnés aux appréciations de deux ou trois mots (savamment traduit par, parfaitement traduit par, lourdement traduit par, etc).

Il y a donc eu une sorte de renaissance dans le domaine de la traduction et de l’activisme en faveur de la traduction, ce qui, selon Eliot Weinberger, est à attribuer à l’opposition à la politique de Bush et à la lutte contre le terrorisme. « Dans le vacarme des bulldozers de la Pax Americana, écrit-il, certaines personnes sont ouvertes à la discussion avec le reste du monde. En ce sens, la junte qui a gouverné au nom de George W. Bush a fait beaucoup de bien à la littérature américaine. » D’une certaine manière, il semble que cela continue sous Obama : Chad Post, d’Open Letter Books, maison d’édition qui publie exclusivement de la littérature traduite, a annoncé que 2013 était la première année durant laquelle il a pu compter plus de 500 romans et recueils de poésie jamais encore traduits dans leur base de données de traductions vers l’Anglais américain.

C’est pourquoi le récent déferlement, si c’est bien le mot, de critiques ne mentionnant ostensiblement pas les traducteurs, est surprenant. Je viens d’ailleurs d’en découvrir une autre : la critique de la traduction de The Art of Joy de Goliarda Sapienza, par Anne Appel, écrite par Emily Cooke pour le New Yorker. Cooke y parle bien de « traduction », mais pas de la traductrice ou de la traduction du livre en soi, puisqu’il est évident qu’une traduction est suffisamment importante pour être mentionnée, mais que le ou les individu(s) qui traduisent ne sont pas pertinents. Je vois cela comme une contre-attaque des conservateurs pétris d’idéologies –ceux qui pensent que les traducteurs sont des gamins que l’on peut écouter, mais pas voir.

D’un côté, il semble que la traduction se porte à merveille à l’heure actuelle –avec Internet, toutes les langues du monde sont à portée de main, et il n’existe à ce jour aucune manière de distribuer la littérature aussi simple et efficace (ainsi, Asymptote et Words Without Borders constituent des piliers dans le monde de la traduction, et ils ne pourraient pas être sans Internet). Alors Internet complique-t-il –ou améliore-t-il– la situation des traducteurs ?

Il est certain qu’Internet complique les choses pour les traducteurs. Bien qu’à certains égards, la distribution et la diffusion de notre travail, et de la littérature à l’échelle globale, se soient améliorées, le problème du paiement et de l’attention méritée reste extrêmement compliqué. Par exemple, Buzzfeed a décidé d’internationaliser ses activités, mais pas si cela implique de payer des traducteurs. Ils ont donc signé un contrat avec Duolinguo, pour que des étudiants en langues étrangères, bénévoles et vraisemblablement inexpérimentés, intègrent la traduction des contenus de Buzzfeed à leur processus d’apprentissage linguistique. C’est d’ailleurs pour cela que j’évite de cliquer sur les liens Buzzfeed.

Ensuite vient le problème de l’impact d’Internet sur les communautés de lecteurs. Internet permet d’élargir ces communautés de diverses manières, donc si la poésie expérimentale ou la science fiction vous intéressent, vous pourrez en discuter avec un nombre exponentiel de personnes et y découvrir vos prochaines lectures. Ainsi, j’ai appris que 500 –certainement plus que ce que je pourrais lire avant un bon moment– nouveaux ouvrages de poésie ou de prose sont en cours de traduction, et c’est super. Mais Internet contribue également à chosifier les différentes communautés de lecteurs tout en érigeant des murs entre elles. Je me tiens au courant de ce qui se fait en matière de poésie américaine contemporaine, on peut dire que je fais partie de cette communauté, je suis donc très coutumier de la chose. Gary Snider, et peut-être John Ashbery, sont probablement les derniers poètes d’avant-garde américains qui savent écrire de manière à attirer une large audience de néophytes de la poésie. Soit dit en passant, tous deux sont également traducteurs.

Et Internet n’aidera pas nécessairement les personnes qui n’appartiennent pas à la communauté de la traduction littéraire –des personnes qui sont dans une chambre d’écho qui n’est pas la nôtre–, car elles auront plus de difficultés à trouver des informations sur la traduction littéraire et sur les choses que nous jugeons importantes. Les lecteurs du New Yorker sont peut-être différents des lecteurs d’Asymptote, donc si Asymptote attire l’attention sur le traducteur tandis que le New Yorker ne mentionne pas son nom dans ses critiques, pouvons-nous vraiment dire que nous élargissons notre lectorat et notre programme ?

Que voulez-vous dire exactement lorsque vous parlez de « traduction et d’étude de la traduction en tant que mouvement social » ? Un « mouvement social » pour qui ?

Je parle d’un mouvement visant à changer la société. Toutes les sociétés, mais tout particulièrement les sociétés des pays anglophones. Je pense aux mouvement sociaux pour les droits civiques, du féminisme à l’antiracisme en passant par les droits des LGBT et des immigrants ; leurs revendications de base sont plutôt claires, mais les résultats le sont moins. Nous n’avons de toute évidence pas éradiqué le racisme ou le sexisme dans nos sociétés, mais les choses se sont améliorées depuis quelques dizaines d’années, et davantage de gens ont conscience du fait que ces problèmes existent et sont vécus au quotidien. Je considère que la traduction fait partie des mouvement sociaux d’ampleur, particulièrement quand ils touchent aux droits des immigrants –nous essayons d’amener plus de diversité dans le monde dans lequel nous vivons et lisons–, mais aussi à d’autres luttes, comme celle pour les droits des travailleurs.

Cette conscience des mouvements sociaux me vient de l’expérience que j’ai dans le domaine de l’organisation syndicale. Le syndicat pour qui j’ai œuvré, UNITE HERE, pratiquait ce qu’on appelle le syndicalisme de mouvement social, pour lequel la négociation de contrats assurant la sécurité et les avantages de ses membres est bien évidemment une chose importante, mais qui ne peut se faire sans créer des liens avec la communauté et avec les luttes de plus grande ampleur comme celles pour la justice sociale, les droits de l’Homme et le démocratie. Cela dit, il est difficile d’imaginer les traducteurs littéraires s’organisant de façon traditionnelle pour obtenir de meilleurs conditions de travail, mais je pense qu’il est très facile d’imaginer une discussion à grande échelle émerger d’une société qui a conscience que la traduction doit être mieux comprise et respectée, en tant que mouvement plus vaste visant à un changement en faveur de la démocratie, l’égalitarisme et le pluralisme. Même quand la littérature que nous traduisons ne constitue pas nécessairement un argument en faveur de ces valeurs.

En dehors des principaux intéressés, qui pourrait bénéficier d’un renversement de situation grâce auquel les traducteurs ne seraient plus invisibles ?

Ce qui est génial avec les mouvements sociaux, c’est qu’il est difficile de quantifier ceux qui n’en bénéficie pas. Ce que je veux dire par là, c’est que le féminisme gêne évidemment certains hommes, mais les arguments selon lesquels les hommes bénéficient du féminisme et les entreprises gagnent à accorder le même salaire aux hommes qu’aux femmes me parlent plus. Je suis certain qu’à un moment donné, les éditeurs feront tout pour ne pas attirer davantage l’attention sur les traducteurs –comme je le disais plus haut, ils ont tendance à fuir les situations qu’ils jugent risquées, en l’occurrence celle-ci–, mais s’ils voient que la traduction est une activité de plus en plus reconnue et que les gens achètent davantage de livres traduits, ils changeront probablement d’avis.

Quant aux autres bénéficiaires, si on imagine qu’un mouvement social basé sur la traduction contribue au développement de la démocratie, de l’égalitarisme et du pluralisme, alors je pense que tout le monde en bénéficiera. Il m’arrive de traduire de la poésie vieille d’un millénaire, écrite par et pour la minorité lettrée de la cour impériale chinoise ; ce qui n’est pas à proprement parler de nature politique. C’est pourquoi je pense que la traduction peut contribuer à un changement positif en faveur de la démocratie, de l’égalitarisme et du pluralisme, même lorsque nous ne traduisons pas des ouvrages écrits par des militants pour la démocratie et des égalitaristes, dans le sens où ces concepts mêmes font partie d’un plus vaste débat, un débat dans lequel nous pouvons jouer un rôle silencieux.

Mais je pense surtout que l’histoire de la traduction est intrinsèquement liée aux luttes pour les droits des immigrants. Cela repose sur le fait que nous défendons la diversité au travers des lectures qui circulent dans nos sociétés, que la présence des immigrants améliore nos sociétés –qui seraient plutôt monolithiques sans eux–, et que nous racontons des histoires qui permettent aux anciens compatriotes des immigrés de se tenir informés.

Dans votre blog, vous dites que la syndicalisation des traducteurs est malheureusement considérée comme un acte délictueux aux États-Unis –sans risquer un séjour en prison, que devraient faire les traducteurs et les personnes qui s’impliquent dans la production de traductions de qualité pour améliorer la situation actuelle ?

La première des choses à préciser, c’est –je crois– que les traducteurs peuvent rejoindre la National Writers Union UAW (United Auto Workers) Local 1981. Je n’ai pas connaissance du genre de bénéfices immédiats que peuvent en tirer les traducteurs littéraires qui collaborent avec des maisons d’édition, mais ce syndicat existe, et je salue le fait que ses membres en facilitent l’accès.

Plus précisément, je recommanderais à tous les traducteurs littéraires de négocier leurs contrats de manière à ce que leur nom figure sur la couverture des livres, de percevoir une avance sur les droits d’auteur plutôt qu’un forfait, et d’avoir un droit de préemption au cas où l’éditeur souhaiterait publier un livre du même auteur. Les maison d’édition avec qui j’ai collaboré jusqu’à présent (New Directions, Black Widow Press, and Zephyr Press) ont toutes respecté cela, bien que je n’ai pas bénéficié du droit de préemption la dernière fois que j’ai négocié un contrat. Il existe des petites maisons d’édition, et d’après ce que j’ai compris, ce sont les plus grosses qui s’obstinent à traiter les traducteurs de la manière abordée ici. Une amie m’a également raconté avoir pu négocier un contrat selon lequel son nom doit figurer sur toutes les publicités produites par la maison d’édition, ce qui devrait l’aider à être mentionnée dans les critiques.

Et toute personne souhaitant améliorer la qualité des traductions devrait écrire des critiques –pour des journaux, des revues et des magazines littéraires, mais aussi sur un blog ou sur GoodReads, cela peut probablement aider– en mettant l’accent sur la traduction, et sur la manière dont elle façonne le succès ou l’échec de l’œuvre en question. Ce sont généralement des projets bénévoles ou peu payés, mais ils font vivre la communauté et alimentent les débats sur l’écriture qui lui confèrent son unité. Rien que pour cela, ça en vaut la peine. J’ai publié des dizaines de critiques pour lesquelles je n’ai presque jamais été payé, mais j’ai le sentiment d’avoir énormément appris tout en expliquant beaucoup de choses.

Save

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